LUDWIG TIECK
                                                                          

 

Ludwig Tieck

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Robert Minder, Un poète romantique allemand : Ludwig Tieck, Paris, 1936

> Novalis vu par ses contemporains

"Novalis était grand, élancé et de nobles proportions. Il portait des cheveux brun clair en boucles tombantes, ce qui à l'époque n'attirait pas autant l'attention que ce serait le cas maintenant ; ses yeux bruns étaient clairs et brillants, et le teint de son visage, en particulier de son front inspiré, presque diaphane. Il avait la main et le pied un peu trop grands et dépourvus de finesse dans l'expression. Sa physionomie était toujours gaie et bienveillante. Aux yeux de celui qui ne distingue les hommes qu'à la manière dont ils se mettent en avant, ou cherchent à en imposer ou à se faire remarquer par des convenances affectées, par ce que réclame la mode, Novalis se perdait dans la foule ; mais au regard plus exercé, il offrait la manifestation de la beauté. Le contour et l'expression de son visage étaient très proches de ceux de Jean l'Évangéliste, tel que nous le voyons sur le grand et splendide panneau d'Albrecht Dürer conservé à Nuremberg et à Munich.

    Sa conversation était animée et sonore, son geste grandiose, je ne l'ai jamais vu las ; nous avions beau poursuivre nos entretiens jusque tard dans la nuit, il ne s'interrompait que délibérément pour se reposer et non sans lire encore avant de s'endormir. Même dans des sociétés pesantes pleines d'esprits médiocres, il ne connaissait jamais l'ennui, car il découvrait à coup sûr une personne qui lui communiquait quelque connaissance encore inconnue de lui, et dont il pouvait avoir l'usage, aussi minime fût-elle. Son amabilité, sa conversation empreinte de franchise faisaient qu'il était aimé en tous lieux, sa virtuosité dans l'art des relations que les petits esprits n'ont jamais perçu à quel point il les dominait. Autant il se plaisait surtout à dévoiler dans la conversation les profondeurs du cœur, parlant avec enthousiasme des régions de mondes invisibles, autant il était cependant joyeux comme un enfant, plaisantant avec une gaieté sans prévention et s'abandonnant lui-même aux badinages de la compagnie. Exempt de vanité, de prétention savante, étranger à toute affection et dissimulation, c'était un être humain véritable, authentique, l'incarnation la plus pure et la plus aimable d'un grand esprit immortel."


"Au moment où Tieck rencontra Novalis (1772-1801), deux ans avant la mort du jeune poète, celui-ci n'était plus l'adolescent fantaisiste et pétulant qu'a dépeint Frédéric Schlegel en 1792. Sa personnalité s'était accentuée, la douleur l'avait mûri, et depuis la mort de sa fiancée, il vivait dans cette douce extase qui fait de lui le poète le plus mystérieux du premier romantisme allemand.

« Avec ton amitié, écrit-il à Tieck, s'ouvre un nouveau livre dans ma vie... Tu as fait sur moi une impression profonde et charmante. Personne ne m'a jamais donné une impulsion aussi douce et aussi irrésistible. Toute parole venant de ta bouche, je la comprends entièrement ; rien en toi ne me rebute... Rien d'humain ne t'est étranger ; tu participes à tout ; léger comme l'air, tu embrasses tout l'univers, mais c'est de préférence sur les fleurs que tu te penches. »

« Novalis est toqué de Tieck », écrit plus brutalement Dorothée Schlegel en 1799. « Il en est éperdument épris et juge sa poésie bien supérieure à celle de Goethe », note Caroline. Partout on se montre vexé, jaloux même de cette vive affection de Novalis qui jusqu'alors avait été sous l'influence des Schlegel. Les résultats de cette nouvelle amitié ne se firent pas attendre. Novalis écrit à ce sujet : « Parmi ces esprits spéculatifs, j'étais devenu pure spéculation... La première manifestation de la poésie que tu as réveillée en moi et dont la résurrection est due à notre amitié, c'est Heinrich von Ofterdingen. »

 D'ailleurs l'imagination de Tieck n'avait-elle pas toujours servi de stimulant à ceux de ses compagnons romantiques qui jusqu'alors s'étaient contentés de dogmatiser ? Novalis cependant dépasse encore Tieck, non peut-être par l'abondance et l'ampleur de l'invention, mais par la pureté et la profondeur des visions poétiques. De là vient qu'aujourd'hui Sternbald est oublié tandis qu'Ofterdingen reste une œuvre vivante, quintessence de la poésie pure.

 « Novalis ne croit pas qu'il y ait rien de mauvais au monde », remarque Schlegel, et c'est bien là ce qui le sépare de Tieck. Cette divergence provient non seulement d'une différence de tempérament, mais encore d'éducation. Novalis avait grandi dans un milieu qui n'est pas sans analogie avec celui de Lamartine : à la campagne, dans un cercle de famille pieux et actif, au milieu de nombreux frères et sœurs - vie paisible qui contraste avec les difficultés dans lesquelles s'est débattu dans son enfance, Ludwig Tieck. Certes, les conflits ne furent pas épargnés non plus à Novalis, mais ils ne brisèrent pas l'unité intime de sa personnalité : ils trouvèrent leur solution non dans la magie, mais dans cette mystique dont nous ne percevons chez Tieck que de vagues et fugitifs échos, toujours troublés par des éléments démoniaques ou détruits par l’ironie. Si Tieck a de magnifiques dons de poète imaginatif et instinctif, Novalis est d'une essence spirituelle plus fine et plus haute."